Le 10 mars 2023, sous les lambris dorés du Diaoyutai pékinois, l'Iran et l'Arabie saoudite annonçaient simultanément la reprise de leurs relations diplomatiques après sept années de rupture totale. La scène, négociée dans le plus grand secret sous l'égide chinoise, fit l'effet d'un séisme diplomatique. Trois ans plus tard, alors que la guerre à Gaza et l'effondrement du régime Assad ont profondément reconfiguré le Proche-Orient, l'heure est au bilan d'une normalisation qui demeure aussi fragile que stratégiquement décisive.

Le bilan diplomatique : moins qu'une alliance, plus qu'un dégel

Sur le strict plan diplomatique, les acquis sont indéniables. Les ambassades ont rouvert dans les deux capitales en juin 2023. Les vols directs ont repris en mars 2024. Les hauts dignitaires se rencontrent désormais avec une régularité inédite, le ministre saoudien des Affaires étrangères Faisal bin Farhan ayant effectué quatre déplacements à Téhéran depuis 2023. Surtout, le mécanisme bilatéral de désescalade au Yémen a permis de réduire significativement l'intensité des combats, sans aboutir pour autant à un accord politique global.

Mais cette normalisation reste fragile. La guerre à Gaza, ouverte le 7 octobre 2023, a constitué un test majeur. Téhéran et Riyad s'y sont retrouvés sur des positions divergentes : l'Arabie saoudite, soucieuse de préserver une éventuelle normalisation future avec Israël, a évité toute escalade verbale contre Washington, tandis que l'Iran a multiplié les soutiens politiques au Hamas et aux houthis sans toutefois engager directement ses propres forces. Cette retenue mutuelle, peu commentée, est révélatrice : aucune des deux capitales ne voulait laisser la guerre à Gaza ruiner leur dégel.

La normalisation tient parce que ni l'un ni l'autre ne peut se permettre de la rompre.

L'observation, livrée par un diplomate omanais qui a participé aux négociations initiales en 2022-2023, résume la nature de l'accord. Il ne s'agit pas d'une alliance, ni même d'une amitié. C'est un pacte de non-agression entre puissances qui ont, chacune pour ses raisons, intérêt à éviter une confrontation directe.

La Chine, médiateur ou ordonnateur ?

La question du rôle réel de Pékin dans le maintien de l'accord est devenue, depuis 2023, l'un des sujets les plus discutés au sein des cercles diplomatiques occidentaux. La thèse de la « médiation chinoise », abondamment commentée à l'époque de la signature, a souvent été présentée comme la marque d'un nouveau leadership régional sino-centrique se substituant à l'influence américaine.

La réalité paraît plus nuancée. La Chine n'a effectivement pas joué de rôle actif dans le suivi opérationnel de l'accord. Les médiations sur le Yémen, sur les conflits maritimes dans le Golfe, sur les questions énergétiques se sont déroulées sans participation chinoise directe. Pékin a fourni le cadre symbolique et la dimension cérémonielle, mais le travail diplomatique proprement dit a été assuré par l'Oman, le Koweït et certaines chancelleries européennes, notamment la France et la Suisse.

Cette discrétion chinoise post-signature reflète une doctrine ancienne du ministère des Affaires étrangères : prendre acte des dynamiques régionales, les amplifier quand elles servent les intérêts de Pékin, mais éviter tout engagement opérationnel coûteux. La Chine n'est pas devenue le gendarme du Moyen-Orient, et elle n'a aucune intention de le devenir. Le mythe de la médiation chinoise tient en grande partie à la lassitude américaine et au besoin d'un récit nouveau pour penser la région.

Washington, retrait apparent et engagement réel

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025 a redessiné le tableau d'une manière paradoxale. D'un côté, le discours public américain s'éloigne du multilatéralisme moyen-oriental, et l'administration affiche son désintérêt pour les questions régionales. De l'autre, les engagements bilatéraux avec Riyad se sont approfondis : signature en septembre 2025 d'un accord de défense substantiel, vente de systèmes Patriot avancés, partenariat dans l'intelligence artificielle militaire. Le retrait stratégique américain est, dans les faits, sélectif et idéologique plutôt que matériel.

Avec l'Iran, en revanche, la rupture est consommée. Le retrait américain du JCPOA, déjà acté en 2018, n'a pas été corrigé, et les sanctions de pression maximale ont été renforcées. Téhéran, accélérant son programme nucléaire et fournissant des armes à la Russie, a basculé dans un alignement de fait avec Moscou et Pékin. Cet isolement augmente paradoxalement la valeur de la normalisation avec Riyad : c'est désormais le dernier canal de communication régional indirect entre l'Iran et le monde occidental, via les bons offices saoudiens.

Les fragilités structurelles

Trois facteurs continuent de menacer la normalisation. Le premier est la rivalité religieuse, instrumentalisée par les régimes mais réelle dans les sociétés. La compétition pour le leadership du monde musulman, opposant le wahhabisme saoudien au chiisme révolutionnaire iranien, reste un substrat idéologique difficile à neutraliser.

Le deuxième facteur est la fragilité interne du régime iranien. Les mouvements de contestation, l'érosion économique, la succession ouverte du Guide suprême Ali Khamenei créent une incertitude majeure sur l'orientation future de la politique étrangère iranienne. Toute crise politique majeure à Téhéran rejaillirait immédiatement sur la relation bilatérale.

Le troisième facteur, le plus stratégique, est la question nucléaire. Si l'Iran franchissait le seuil du nucléaire militaire — possibilité que les services israéliens et américains jugent désormais probable à un horizon de douze à dix-huit mois — l'Arabie saoudite serait probablement contrainte de se doter d'une capacité équivalente, comme l'a laissé entendre Mohammed ben Salmane à plusieurs reprises depuis 2023. Ce scénario, qui ouvrirait une prolifération régionale en chaîne, rendrait la normalisation actuelle pour le moins précaire.

Conclusion provisoire

La normalisation saoudo-iranienne n'a pas réinventé le Moyen-Orient. Mais elle a évité une nouvelle escalade militaire dans une région qui en avait connu trois en moins d'une décennie. C'est une réussite modeste, dont la fragilité ne doit pas masquer la portée. Le véritable test n'est pas derrière, mais devant : la décennie qui s'ouvre dira si le dégel de 2023 fut une parenthèse ou le début d'un nouvel équilibre régional.