Trois ans après la rupture officielle entre Bamako et Paris, et un peu plus de deux ans après la création formelle de l'Alliance des États du Sahel par les juntes malienne, burkinabè et nigérienne en septembre 2023, le paysage diplomatique sahélien est devenu méconnaissable. Là où la France avait, pendant une décennie, structuré la lutte contre le terrorisme via l'opération Barkhane et tissé une dense toile de coopérations militaires et économiques, s'est installée une géographie d'influences plus fragmentée, plus volatile, et probablement plus durable qu'on ne le pensait initialement.
Le retrait français, point d'inflexion ou parenthèse ?
Lorsque les derniers soldats français quittent Niamey en décembre 2023, beaucoup d'analystes parisiens parient encore sur une parenthèse de courte durée. Le pari implicite est que les juntes sahéliennes, confrontées à l'aggravation rapide de la situation sécuritaire, finiraient par solliciter à nouveau le soutien occidental. Ce pari n'a pas tenu. Les pertes humaines ont en effet augmenté de manière préoccupante depuis le retrait — l'Acled recense plus de douze mille victimes civiles dans l'AES en 2025 — mais cette aggravation n'a pas entraîné de retournement diplomatique. Au contraire, elle a renforcé le discours souverainiste des juntes, qui présentent désormais l'instabilité comme un héritage colonial à dépasser, non comme une raison de rappeler les anciens partenaires.
L'opinion publique sahélienne ne nous a pas attendus pour tourner la page.
L'aveu, qu'on doit à un haut fonctionnaire du Quai d'Orsay lors d'une audition parlementaire en mars dernier, résume la difficulté française. Paris pensait disposer d'un capital de sympathie résiduel auprès des populations qui finirait par peser sur les choix des dirigeants. La réalité est plus dure : la défiance envers la France a précédé les juntes, qui n'ont fait que la cristalliser et l'instrumentaliser. Le retour des partenariats français au Sahel, dans les conditions actuelles, n'est plus un objectif réaliste à l'horizon de la décennie.
Russie, le retrait après l'embellie
Le grand bénéficiaire immédiat de l'éviction française a longtemps été présenté comme la Russie, via le groupe Wagner devenu Africa Corps après la mort d'Evgueni Prigojine en août 2023. La présence russe au Sahel, structurée autour de quatre piliers — protection des dirigeants, lutte anti-terroriste, exploitation minière, propagande médiatique — a effectivement pesé sur les trois premières années post-AES.
Mais cette présence s'érode aujourd'hui visiblement. La défaite de Tinzaouatène en juillet 2024, où plusieurs dizaines de combattants russes furent tués par les groupes rebelles touaregs et le JNIM, a porté un coup à la crédibilité opérationnelle d'Africa Corps. Plus structurellement, la guerre en Ukraine continue d'absorber les ressources militaires russes, et les redéploiements vers le Sahel sont devenus plus difficiles. Plusieurs sources convergentes indiquent que Moscou aurait réduit ses effectifs de près de trente pour cent au cours des douze derniers mois.
Turquie et Émirats, les nouveaux acteurs discrets
La place laissée vacante par le repli russe est progressivement occupée par deux acteurs souvent sous-estimés dans l'analyse occidentale. La Turquie d'Erdoğan, d'une part, a installé une présence diplomatique et économique dense, en s'appuyant sur ses drones Bayraktar TB2 livrés au Mali et au Burkina Faso, sur la coopération militaire avec les forces régulières, et sur un soft power religieux porté par la Diyanet. Ankara joue, au Sahel, une partition similaire à celle qu'elle a menée en Libye et en Somalie : présence multiforme, coût budgétaire modéré, retour politique maximal.
Les Émirats arabes unis, de leur côté, opèrent par d'autres canaux. Abou Dhabi finance discrètement plusieurs réseaux d'influence religieuse et économique dans la région, et a noué des partenariats miniers, notamment au Niger autour de l'uranium. Le rôle des Émirats reste peu lisible publiquement, mais leur présence se ressent dans plusieurs dossiers, du règlement des dettes extérieures des États sahéliens à la formation des cadres militaires.
L'Algérie, puissance régionale réveillée
Le grand retour stratégique au Sahel pourrait bien être celui d'Alger. Longtemps marginalisée dans la lutte contre le terrorisme, où la France occupait le terrain, l'Algérie redécouvre depuis 2024 son rôle de puissance régionale historique. Le médiateur en chef du processus d'Alger sur le nord du Mali, abandonné par Bamako en 2024, a été remplacé par un dialogue plus discret, mais reconstruit avec patience. Sur le plan énergétique, le projet de gazoduc transsaharien reliant le Nigeria à l'Europe via le Sahel, longtemps en sommeil, fait l'objet de discussions techniques renouvelées.
L'Algérie joue toutefois une partition délicate. Rivale du Maroc sur le dossier sahraoui, partenaire ambigu de la Russie, en froid avec Bamako depuis l'abrogation unilatérale de l'accord de paix de 2015, elle doit naviguer entre tous ces écueils sans pouvoir s'aligner sur aucun bloc constitué. C'est précisément cette flexibilité contrainte qui en fait, paradoxalement, l'acteur le plus en mesure de structurer la transition sahélienne dans la durée.
Que peut l'Europe ?
Pour les Européens, et particulièrement pour la France, la grande question des prochaines années est moins de revenir au Sahel que d'accepter pleinement de ne pas y revenir, et de redéfinir une politique africaine qui ne soit pas centrée sur la bande sahélo-saharienne. Cette réorientation, douloureuse pour les diplomates de tradition jacobine, est pourtant déjà partiellement engagée. Le pivot vers les capitales côtières — Dakar, Abidjan, Cotonou, Accra — et vers l'Afrique centrale anglophone constitue la principale réponse française à la nouvelle donne. Reste à savoir si ce pivot saura tenir face au prochain coup d'État, qui ne saurait tarder, et qui décidera si la séquence post-AES est une parenthèse ou un nouveau régime.
